LIVRE À MOIS

On l’aura compris, le principe de «  livre à mois  » est à la fois très personnel, et régulièrement rythmé. Il s’agit de tenir la cadence, très agréable au demeurant, d’un compte-rendu de lecture mensuel et totalement aléatoire. A chacun de prendre ou de laisser. 

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Raymond Queneau

Exercices de style

Editions Gallimard. Collection Folio n° 1363

Une fête de l’esprit - une occasion de théâtre

On connaît certes Zaz, Zazie et même Zazie dans le métro, avec ses fameuses réparties. Mais Raymond Queneau subit ce paradoxe étrange : il est à la fois populaire et méconnu. Nombre de ses œuvres demeurent dans l’ombre, alors qu’elles sont d’une intensité jubilatoire. Il en va ainsi des Fleurs Bleues et, dans une moindre mesure de ses Exercices de style.

Le titre pourrait intimider : s’agit-il d’une étude littéraire ? D’une approche stylistique de la littérature ? Que non pas ! Que l’on se rassure : Raymond Queneau n’a rien d’un pédant, d’un sentencieux docteur es lettres. Pour lui le ludique est toujours de mise, même si l’apparente dérision n’exclut jamais la réflexion de fond.

 

Que l’on en juge : que sont ces « exercices de style » ? Comme point de départ un fait divers des plus anodins : « Le narrateur rencontre, dans un autobus, un jeune homme au long cou, coiffé d’une tresse au lieu d’un ruban. Le jeune homme échange quelques mots assez vifs avec un autre voyageur, puis va s’asseoir à une place devenue libre. Un peu plus tard, le narrateur rencontre le même jeune homme en grande conversation avec un ami qui lui conseille de remonter le bouton supérieur de son pardessus ». 1

Quoi de plus anodin, de plus banal, de plus inexistant, de plus insignifiant ? Et voici que Raymond Queneau, fidèle aux techniques et à l’esprit de l’Oulipo, va donner une vie luxuriante à cette situation en la travaillant avec 99 manières différentes de la dire, de l’exprimer. Et chaque page devient une découverte, alors que la trame est la même reproduite à l’infini.

Voici le début du style vulgaire : L’était un plus dmidi quand j’ai pu monter dans l’esse. Jmonte donc, jpaye ma place comme de bien entendu et voilàtipas qu’alors je remarque un zozo avec l’air pied, avec un cou qu’on aurait dit un télescope et une sorte de ficelle autour du galurin »….

Qu’on le compare, pour percevoir la performance littéraire, avec le style ampoulé : A l’heure où commencent à se gercer les doigts roses l’aurore, je montai tel un dard rapide dans un autobus à la puissante stature et aux yeux de vache de la ligne S au trajet sinueux. Je remarquai, avec la précision et l’acuité de l’Indien sur le sentier de la guerre, la présence d’un jeune homme dont le col était plus long que celui de la girafe au pied rapide… »

Tout est ici ludique, certes, mais le jeu est révélateur d’une vraie profondeur. Il pourrait donner lieu à une véritable mise en scène : les mots suscitant alors vêtements, gestes et une véritable façon d’être. Un style de vie, en quelque sorte. Certains cabarets se sont d’ailleurs emparé de ce corpus pour créer de véritables spectacles.

 

Par-delà les jeux de mots, se pose une vraie question littéraire : et si tout était question de style. Et par-delà la question littéraire se pose une vraie question de vie : Et si nous étions un style ? Notre style ? Le mot « style » dès lors est tout sauf futile.

Et Raymond Queneau nous laisse le choix : styles Onomatopées, Alexandrins, Apocopes, Désinvolte. Lipogramme, Macaronique, Zoologique, Paysan et même …inattendu.

N’hésitez pas à vous laisser prendre au jeu, et même à jouer en famille autour de cette table de styles.

Vous serez ravi(e)s d’explorer la langue française, et vous n’aurez de cesse de vous interroger sur ce que parler veut dire.

Par les temps qui courent, ce n’est pas négligeable.

 

Pour Vence-Info-Mag.com.    rubrique « livre à mois » Yves Ughes.

 

1 opus cité, quatrième de couverture.

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Marcel PAGNOL

La Femme du Boulanger

Ce livre, vu à travers le prisme de notre époque, pourrait avoir tout pour déplaire, voire pour déchainer des colères apparemment légitimes.

Voilà un village qui se moque d’un mari cocu, mais qui se mobilise soudainement quand ce mari -boulanger en la matière- décide de ne plus faire de pain. Et tous les villageois de se regrouper pour aller chercher la femme adultère, la ramener au fournil, pour que le boulanger se remette à pétrir. Et la condition féminine donc ? Et la liberté de la femme de fuir un homme « enrhumé, ne sentant plus le parfum de l’amour » pour un beau berger charnel, duquel émane une puissance érotique ? Livre du passé donc, loin de nos libérations.

Ce pourrait être une lecture, mais ce n’est pas la nôtre.

Comme toujours, sous la « pagnolade » se cache une réflexion de fond, une œuvre riche en humanité et en possibilités de lecture. Voyons ce qu’il pourrait en être.

 

Bien entendu, c’est un village de crétins ! 1

Et le constat est établi, dès le début, par l’instituteur. Le plaisir principal est de « retirer la parole. » Ainsi le dit Pétugue : « oh ! Ça vient de loin. Mon père était déjà fâché avec son père. Et mon grand-père avec son grand-père. Et déjà, nos grands-pères ne savaient pas pourquoi, parce que ça venait de plus loin. Alors vous pensez que ça doit être quelque chose de grave. Ça doit avoir une bonne raison ». 2

Et nous vivons la logique en direct ; ainsi se parlent Antonin et Barnabé : l’un se plaint à l’autre de l’ombre des arbres qui empêchent ses épinards de pousser. Le début tourne à la mauvaise foi, à l’absurde même : tu veux peut-être que je change le soleil de place ? Et le tout vire à l’aigre : Bien. On ira au juge de paix. En attendant, je te retire la parole. 3

On parle beaucoup dans cette œuvre théâtrale, ce qui est la loi du genre, mais la parole tourne toujours au conflit : l’instituteur et le curé se querellent au sujet de Jeanne d’Arc, les femmes médisent d’emblée sur la boulangère.  Et la parole fait mal, même si le mal est toujours compensé par la verve méditerranéenne de Marcel Pagnol, avec des morceaux de choix : (Il prend Maillefer par un bouton) : Tu m’as dit que j’étais cocu : bon. C’est un grade qui n’est pas pour toi. Tu pourrais suivre toute ta vie le peloton des élèves cocus, tu n’y arriveras jamais, parce que, pour y arriver, il faut avoir une jolie femme. Tandis que la tienne, pauvre Maillefer, elle a plus de poils au menton que de rose au bout des tétons. 4

Bien entendu, le boulanger prend du ventre

Avec Marcel Pagnol le comique voisine toujours avec une forme de détresse. Certes, la fuite de la femme pourrait sembler légitime, elle est jeune, elle pourrait être sa fille. « oh ! Que non. ! Je suis vieux, je prends du ventre, c’est une injustice terrible pour elle. Parce qu’elle, c’est mon idéal, et moi, je ne suis pas le sien…Ecoutez, mon père, une femme aussi belle et aussi jeune qu’elle, ça doit avoir un mari superbe : jeune, musclé, bronzé, jeune, intelligent, jeune… Eh bien, son mari c’est moi ! Ça veut dire que j’ai eu de la chance, une chance de cocu ». 5

On le voit bien -on le lit- La Femme du boulanger est tout, sauf une pièce simpliste. Elle nous invite à une lecture qui va au-delà des clichés et des jugements à l’emporte-pièce.

 

Complexité des personnages

Le boulanger aimable est un « brave » homme. Dans le midi on sait ce que signifie cet adjectif : quand on dit de quelqu’un qu’« il est bien brave » on entend   par là qu’il n’a pas inventé la  poudre, il ne fait pas de mal certes, mais il est quelque peu simplet, un peu « couillon » en quelque sorte.

 

En l’occurrence, le boulanger relève de cette catégorie. Quand sa femme revient, il prépare un repas avec soin, ce qui fait dire au Marquis : « Ah ! Bon ! Tu n’es donc pas cocu par accident : tu es cocu de naissance…Balaie, mon ami, balaie ». 6 

Il n’en demeure pas moins que le personnage dira toute son amertume avec la fameuse tirade sur la Pomponnette. La chatte encaissera les mots qu’Aimable ne peut dire à sa femme.

 

Et si l’on passe au filtre de l’analyse, il n’est pas un personnage qui ne soit ici complexe au point de changer en cours de représentation.

 

Tout, dans cette pièce, se joue dans l’évolution. Aurélie passera de l’ardeur de la chair à la reconnaissance de la tendresse. L’instituteur et le prêtre iront de la chicane à la collaboration pour récupérer Aurélie : l’instituteur acceptant même de servir de monture au prêtre. Les villageois partis en quête de la pécheresse reviennent réconciliés, certes quelque peu avinés aussi. Le prêtre horrifié par le « mauvais exemple » donné, qui peut ravager le village, est finalement celui qui la reconduit chez elle. On passe du péché au pardon.

 

La pièce s’organise donc comme un moment franchi dans une progression, le malheur devient épreuve initiatique vers plus de compréhension et de bonheur. Et ce pourrait bien être la victoire de ce « brave » homme qui, à travers son errance et sa détresse, installe dans l’œuvre une belle part d’humanité. Envers et contre tout, contre tous !

 

Une organisation conçue autour d’un mythe fondateur

Enfin, il ne nous faut pas oublier que cette œuvre théâtrale nous vient d’un conte de Jean Giono. On a souvent opposé les deux auteurs, et à juste titre ; Marcel Pagnol présente d’ailleurs quelques responsabilités dans les bisbilles qu’ils ont connues. Mais, avec cette œuvre, c’est d’échange qu’il s’agit. Pagnol, c’est la verve marseillaise. Giono travaille aux niveaux des mythes fondateurs. La rencontre est possible :  Giono sait également divertir et Pagnol sait œuvrer dans les histoires de vie, comme en témoigne le thème de l’eau dans Manon des Sources.

La rencontre se noue ici autour du thème mythique du pain. Sans pain, un village ne peut vivre. Il est l’élément de base, l’aliment essentiel. « Voyez là, monsieur le Marquis, la simplicité et la grandeur de nos prières. Elles ne demandent pas au Ciel de l’or, ni des diamants, ni des grades. Elles demandent du pain. « Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien ».7

Marcel Pagnol sait ainsi donner de la saveur à ce qui nous semble naturellement servi et donc trop souvent évident. Le goût de la garrigue, la saveur de l’eau, le craquant du pain. La joie d’être au monde. Quoi qu’il en soit.

Quand la langue se met ainsi au service des saveurs de l’existence, bien fol celui qui s’en prive !

Yves Ughes

 

Pour VIM, le « livre à mois » d’août

 

1 Pagnol, La Femme du boulanger, Presses Pocket, 1976, page 27

2 Id.ibid. page 27

3 id. ibid. pages 38

4 id.ibid. pp 126-127

5 id.ibid. page 136

6 id. ibid. page 194

7 id. ibid. page 120

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Jean-Paul Sartre 
Les Mouches
Editions Gallimard - Folio n° 807

La pièce Huis-Clos -que nous avons évoquée le mois dernier- et Les Mouches, sont associées dans le même volume des Editions Gallimard-Folio. 

Ce n’est pas un hasard de publication, les deux oeuvres sont consubstantiellement liées. Avec Huis-Clos se met en place une dénonciation de la «  mauvaise foi  », qui consiste à tricher avec soi-même  pour  produire  une  image  sociale  trompeuse  et  flatteuse.  Une  telle  démarche  qui caractérise «  le salaud  » (concept sartrien) conduit fatalement à l’échec puisque le regard des autres nous démasque. Tricher avec ce que l’on est conduit donc à la nudité. 


Après ce besoin, ce désir d’authenticité se met en place une autre réflexion : quand on sait ce que l’on est, que fait-on à partir de soi ?


La réponse de Jean-Paul Sartre est claire et tient en un mot : on se construit en choisissant, en assumant ses choix.


C’est la problématique que met en œuvre Les Mouches. Oreste et Électre découvrent avec horreur que leur mère Clytemnestre a assassiné leur père alors qu’il revenait de la guerre de Troie, pour demeurer en paix avec son amant. 


Dès lors le choix est clair : accepter l’état de fait, s’ exiler, faire semblant de ne pas savoir ou bien assassiner la mère, en pleine punition et comme un acte purificateur.  L’alternative est d’autant plus urgente que la ville semble possédée par une sorte de putréfaction, symbolisée par les mouches.


Peu à peu la décision d’Oreste se construit. Il se détermine. Son choix prend forme : sa mère doit mourir, il se doit de l’assassiner. Électre se révèle beaucoup plus impulsive ; certes, elle pousse au crime, mais d’une façon moins responsable, plus instinctive et brouillonne. 

Voici Oreste se construisant, en direct : 

Attends. Laisse-moi dire adieu à cette légèreté sans tâche qui fut la mienne. Laisse-moi dire adieu à ma jeunesse. Il y a des soirs, des soirs de Corinthe et d’Athènes, pleins de chants et d’odeurs qui ne m’appartiendront plus jamais. Des matins pleins d’espoir aussi…Allons, adieu ! Adieu ! Viens Électre, regarde notre ville. Elle est là, rouge sous le soleil, bourdonnante d’hommes et de mouches, dans l’engourdissement têtu d’un après-midi d’été ; elle me repousse de tous ses murs, de tous ses toits, de toutes ses portes closes. Et pourtant elle est à prendre, je le sens depuis ce matin (…) je deviendrai hache et je fendrai en deux ces murailles obstinées, j’ouvrirai le ventre de ces  maisons  bigotes,  elles  exhaleront  par  leurs  plaies  béantes  une  odeur  de  mangeaille  et d’encens ; je deviendrai cognée et je m’enfoncerai dans le cœur de cette ville comme la cognée dans le cœur d’un chêne.


Ainsi se détermine Oreste et son choix est fait : il tuera sa propre mère pour venger son père. Jean-Paul Sartre revisite ici la tragédie et la mythologie grecque pour établir une éthique de la liberté propre à notre temps. Car être libre n’est pas un acte fumeux, la liberté s’élabore dans une trilogie : se connaître, choisir, assumer son choix. 


Et la fracture se creuse ainsi entre Oreste et Electre. Il a choisi et il assume son acte en pleine conscience, ce qui lui permet d’affirmer : Je suis libre Électre ; la liberté a fondu sur moi somme la foudre. Électre répond : Libre ? Moi, je ne me sens pas libre. Car son acte n’est qu’impulsion, qu’elle est prête à regretter. Et les regrets rongent la liberté, ils sont comme les mouches des remords. Elles étaient en embuscade, les voici qui attaquent : Que nous importent les mouches ? Affirme Oreste, établi dans son acte et son choix. Ce sont les Erinnyes se lamente Électre, les déesses du remords.

On peut reprocher nombre d’errances à Jean-Paul Sartre, on peut penser que certains de ses concepts philosophiques sont quelque peu hermétiques, mais rien ne saurait enlever à ces deux œuvres théâtrales de mettre en scène une très forte conception de la vie et de la liberté, une conception moderne, profondément ancrée dans la réalité contemporaine. Notre réalité. 

Décidément oui, il nous faut relire les classiques. Nous avons tout à y gagner. 

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Jean-Paul Sartre

Huis-Clos

Un premier pas vers la liberté.

 

Il nous faut toujours relire les classiques. A condition de ne pas se laisser happer et détourner par les clichés.

 

Ainsi, quand on aborde Huis-Clos de Jean Paul Sartre, la tendance facile est de ne retenir que cette fameuse phrase : L’Enfer, c’est les autres. Très souvent on en déforme le sens, en affirmant les autres comme insupportables, susceptibles donc de transformer notre vie en enfer.

 

Le contenu est beaucoup plus complexe et mérite qu’on reprenne la lecture au plus près du texte. Le rideau se lève sur un personnage au regard égaré… visiblement, il n’en revient pas : « C’est comme ça… ». Très rapidement on comprend sa confusion : alors qu’il est censé se trouver en enfer le décor est des plus banals : un canapé, un bronze de Barbedienne, du vide. « Où sont les pals, les grils, les entonnoirs de cuir ?  »1. Rien de tout cela, un simple salon second Empire. Mystère.

Le vide va rapidement être comblé par deux autres présences, Inès -la pousse-au-crime-   et Estelle l’infanticide. La porte se referme, pour l’éternité. Chacun, chacune sur son canapé. Mais le silence est insupportable, donc impossible.

 

Le chiffre trois est redoutable : toujours deux contre un. Le ballet des questions commence.

 

Et le lecteur peut imaginer tous les aspects de la mise en scène (Qu’une pièce de théâtre soit avant tout faite pour être jouée, rien n’empêche tout un chacun de devenir le metteur en scène d’un soir. L’opération est même particulièrement plaisante. A essayer.)

 

Inès et Estelle contre Garcin, Garcin et Inès contre Estelle, le jeu peut continuer à l’infini jusqu’à ce que l’on comprenne que chacun est le bourreau de l’autre, non parce qu’il pèse sur lui mais parce qu’il amène chaque participant à se voir tel qu’il/elle est.

 

Car la vie est ainsi faite que nous cultivons en permanence de petits arrangements avec notre conscience et notre image. Nous la fignolons ; nous améliorons tous les jours un peu plus notre roman, qui devient de la sorte notre légende intérieure.

Ainsi l’homme Garcin, qui a joué au héros. Les coups de griffes verbales des deux autres vont l’amener à admettre que malgré ses coups de menton héroïque il n’est qu’un lâche, pitoyable.

 

Se voir tel que l’on est relève d’une douleur intense « Ouvrez ! Ouvrez donc ! J’accepte tout : les brodequins, les tenailles, le plomb fondu, les pincettes, le garrot, tout ce qui brûle, tout ce qui déchire, je veux souffrir pour de bon. Plutôt cent morsures, plutôt le fouet, le vitriol, que cette souffrance de tête, ce fantôme de souffrance, qui frôle, qui caresse et qui ne fait jamais assez mal ».2

Inès, lesbienne consolidée par son combat, assumera avec plus de force son envoi en enfer. Estelle s’acharnera à camoufler son infanticide sous des draps de bonne conscience.

 

Et c’est précisément cette bonne conscience qui est déchirée par le regard impitoyable de l’autre.

La tricherie avec soi-même n’est plus possible, la légende s’effrite et s’effondre.

 

On se retrouve nu. Tel qu’en nous même l’éternité ne peut plus nous changer.

 

1 Jean-Paul Sartre, Huis-Clos suivi de Les mouches. Gallimard 1947, collection folio, numéro 807

Page 15

2 Id. Ibid. page 86

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Carlo Collodi 

Les Aventures de Pinocchio 

Comment ? Pinocchio ? Encore lui, après Walt Disney ? On sait tout. On a tout vu, tout lu, le nez qui allonge…on ne nous la fera plus ! 

Avec cette chronique « livre à mois » nous avons l’intention de parcourir la littérature en explorant toutes ses zones, vers des sommets, des escarpements, des lieux plus apaisées -si tant est qu’il en est en littérature-.

 

Mais, règle d’or, il n’est pas de territoire exclu. 

Tout ce qui nous vient des mots est le bienvenu.

 

Et Les Aventures de Pinocchio demandent à être relues, revisitées, elles réclament un regard neuf.

 

Certes, des clichés circulent, comme toujours. Le livre de C. Collodi serait ainsi un bon petit traité bien conservateur pour dresser les enfants, leur apprendre le droit et unique chemin de la vie.

Certes encore, il pourrait avoir des affinités avec le besoin d’ordre du détestable régime fasciste.

Certes enfin, il serait niais et mettrait donc sa niaiserie au service de l’ordre bienpensant.

 

 

Comme toujours, il nous faut revenir au texte. Et ce texte n’est rien moins que merveilleux et empreint d’une profonde humanité. 

Avec Pinocchio, nous entrons d’emblée dans un univers imaginaire totalement gratuit. Nulle contrainte de cohérence, nulle justification par rapport au réel. Et cette démarche est déjà le signe d’immense liberté.

Tout commence par la souche de bois, qui gémit quand on la taille, qui rit quand on la chatouille en la rabotant. Et la suite n’est que délires, une Fée bleue, qui devient une mère. Un renard et un chat, qui deviennent brigands, puis teigneux sans queue...Et que dire de ce pays des jouets si séduisant qu’on s’y perd au point d’en devenir un âne. Tout est débridé dans cette succession de faits et de rencontres totalement affranchie de toute vraisemblance.

 

Tout est libre, mais non dénué de sens, car le texte présente de part en part une forte et lourde charge symbolique.

Qui est donc ce pantin Pinocchio ? Un être qui cède à toutes les tentations et à tous les appels séducteurs. Cela ne vous rappelle personne ? Quand nous nous laissons manipuler par les désirs suscités par notre société, ne sommes-nous pas -aussi- des pantins de bois ? Dei burattini di legno. Et qui tire les ficelles ? Qui donc tire nos ficelles ?

En fait cette histoire délirante est une aventure de formation. Tant que nous cédons aux illusions, aux plaisirs illusoires, aux facilités, aux abandons habilement négociés avec notre conscience, nous ne sommes que des bouts de bois très efficacement manipulés. Quand donc devenons-nous humains et comment ? Le livre insiste en permanence sur l’importance de l’Ecole. Elle est émancipatrice. Elle nous structure mais, voilà, elle nous demande effort et persévérance. Comme le savoir nous fait peur, nous sommes souvent tentés par l’ignorance. 

Là est le cœur de la condition humaine : céder à l’abandon facile ou s’assumer dans l’effort ?

 

Pinocchio en fera l’expérience par un épisode hautement symbolique : quand il est avalé par un requin qui « mesure plus d’un kilomètre ». 

La référence à la Bible et à Jonas est explicite. On est absorbé par la mort pour mieux renaître, sur le rivage.

 

Dans le ventre du requin, notre héros de bois retrouve son père et ils se sauvent ensemble, avec l’aide d’un thon. Un véritable réseau de relations humaines et affectives se met alors en place. Et Pinocchio devient méconnaissable : il prend l’initiative et devient lui-même. 

 

Ainsi se forment les êtres. Et tout tient dans un échange avec le thon salvateur : Mon ami, tu as sauvé mon papa ! Je n’ai donc pas assez de paroles pour t’exprimer ma reconnaissance.

 

Un lien avec le père – enfin -, un sentiment de gratitude, le tout conjugué à l’Ecole, et le petit pantin devient -enfin- un petit garçon. 

Dites-moi, papa, je serais bien curieux de savoir comment expliquer tout ce changement imprévu, demanda Pinocchio en sautant au cou de son père et en le couvrant de baisers. 

- Ce changement imprévu dans notre maison est dû tout entier à ton mérite, dit Geppetto. 

De quoi réfléchir tout en cédant à l’émerveillement, à cette part d’enfance que nous conservons en nos tréfonds. 

Finalement, tout âge n’est-il pas formateur ?

 

Pour Vence-Info-Mag.com  

Yves Ughes

PS : pour les italianisants, même débutants, cette lecture est facile d’accès et lire Pinocchio en Italien peut être particulièrement … formateur.

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San-Antonio 

Après vous, s’il en reste, Monsieur le Président

Après un mois passé en compagnie de Jean Giono, il convient de changer d’air et de ton. Tel est le bonheur de la lecture. La découverte de Giono demande une forte concentration, les mots y sont pétris, mâchés, les phrases prennent le pas du laboureur. Après avoir été happé de la sorte, on aspire à une certaine détente.

Et San-Antonio arrive alors à point nommé. N’importe quel volume (il suffit, par exemple, de se laisser séduire par le délire des titres). J’ai choisi en l’occurrence le numéro 124 : Après vous, s’il en reste, Monsieur le Président, dédié à Antoine De Caunes, qui est digne de ses parents, avec tendresse. 

Un des éléments majeurs du charme de San-Antonio réside dans la totale gratuité de l’intrigue. Nul besoin ici de se demander si le « vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable ». Tu prends ou tu laisses. Si tu prends, tu sais que tout est faux, délirant, loufoque, grotesque. Mais tu prends parce que tu es absorbé par un réel plaisir de lecture. Et tu acceptes tout.

L’intrigue de ce roman tourne autour d’une héroïne hypnotiseuse fascinante, elle a « le feu occulte ». « Sana » est quant à lui mal en point, et il trouve son Mitterrand-Président au chevet de son lit... le chef de l’État est en péril, il a besoin d’un enquêteur de renom. Notre détective ne tarde pas à retrouver la santé et à découvrir les ravages opérés par la belle hindoue qui répond au doux nom d’Iria Jailaraipur. L’oralité a son importance.

 

Dès lors tout s’emballe : un embarquement, avec un Pinaud en pyjama, un détournement d’avion, que notre brave policier déjoue en mettant hors de nuire tous les terroristes. Une Lady Di qui devient, sous hypnose, erotowoman. Et c’est toujours une affaire de style, dans une réception huppée Mme Windsor se lance à l’assaut d’un militaire : Et puis il reste la bouche ouverte, l’amiral, au risque de couler par cette voie d’eau qui le laisse sans voix ! Mme Windsor jeune vient de lui empoigner le bec verseur. (…). Commako, en plein salon ! La main au décolleté de M. L’amiral. Le coup du saute-au-paf ! Je te tiens, tu me tiens par la barbichette (1). 

Mais tout s’arrangera au mieux, pour Lady Di comme pour notre Sphinx national. Miracle de la déraison faite écriture.

 

Une telle lecture n’est pourtant pas si gratuite qu’il y paraît. Et il nous faut considérer San-Antonio comme un vrai et grand auteur français.

 

En racontant des histoires, il sait absorber l’Histoire et le portrait qu’il trace en filigrane de François Mitterrand est loin d’être futile, pris qu’il est entre admiration et dérision. En cela il dit quelque chose de nous-mêmes, de nous tous.

 

Il est également un romancier qui joue avec les codes du roman et qui donc interroge le genre romanesque. Tout est gratuit dans un récit ; par de savantes ruptures l’auteur fait en sorte que nous prenions des distances avec l’action afin que nous soyons bien conscients que c’est la fiction qui domine, avec son cortège de délires : Allez immédiatement chercher misère Larry Golade, je vous prie ! 

Pour Vence-Info-Mag

Yves Ughes.

(1) San-Antonio, Après vous, s’il en reste, Monsieur le Président. Roman à injection. Fleuve Editions, Univers Poche. 1986. Page 124

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Entre les dieux Pan & Dionysos,

Que ma joie demeure

 

Le titre de ce célèbre roman de Jean Giono n’est pas codé : il fait ouvertement référence au premier verset d’un choral de Bach, dont les paroles sont de Salomon Franck

 

Jésus, que ma joie demeure, Consolation et vigueur de mon cœur. 

Mais, cela saute aux yeux, le titre de Giono fait disparaître le mot Jésus. Et cette disparition fait sens : l’auteur ne veut pas d’un Christ qui, selon lui, est renoncement.

 

Il explique pourquoi il a supprimé le premier mot (…). « C’est parce qu’il est un renoncement, il ne faut renoncer à rien. Il est facile d’acquérir une joie intérieure en se privant de son corps. Je crois plus honnête de rechercher une joie totale ». 1

Et voilà lancée la dynamique d’un roman majeur de Giono, l’une des œuvres marquantes du XXème siècle.

 

Il y a tout d’abord, en ouverture chorale, cette perturbante et bouleversante accroche des premières pages :

 

C’était une nuit extraordinaire. 

Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l’herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d’or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient les mottes luisantes de nuit. 

Jourdan ne pouvait pas dormir. Il tournait, il se retournait.  "Il fait un clair de toute beauté », se disait-il.

Il n’avait jamais vu ça.

Le ciel tremblait comme un ciel de métal. 2

 

Mû par une force inexplicable, Jourdan se lève et s’en va labourer, sans doute pour entrer en communion avec la terre. Surgit une présence inattendue, celle d’un dénommée Bobi, qui va bouleverser l’existence de ces fermes isolées, dont les habitants vont connaître des événements telluriques, les rapprochant, dans des élans de vie, dans des moments de mort.

 

On ne peut raconter un tel roman qui, au gré de ses quelque 360 pages (la véritable littérature est exigeante !) pourrait se définir comme un formidable « éloge de la lenteur ».

 

Certes l’action présente une avancée centrale mais, chemin faisant, on croise nombre d’êtres et d’animaux qui se font symboles, des paysages aussi qui deviennent des personnages à part entière.

 

Et le combat principal se situe entre les dieux Pan et Dionysos. Pour savoir ce que provoque Pan, il suffit de relire le très bref « prélude de Pan », tout pourrait se concentrer dans l’animal tutélaire qu’est le sanglier. Une force sauvage, qui se déchaîne et qui est en nous, prête à tout dévaster. Dionysos est représenté par le Cerf, animal essentiel dans l’ensemble du roman. Voici comment il prend forme dans de superbes pages :

 

- Qu’est-ce qu’il fait avec ses yeux ? dit Marthe. 

- Il regarde, dit Bobi. Et voyez, tous les deux, comme ce qui est pur et sauvage éclaire l’ombre. Voyez qu’il a les yeux de la même couleur que les bourgeons, et voyez comme notre regard à nous ne sert plus à rien quand nous sommes en pleine ombre mêlés aux choses sauvages, comme nous n’avons plus que des pierres mortes sous les paupières. 3

La lutte installe donc la dynamique du texte : rechercher une joie totale en vivant avec la nature comme on vit avec un frère, sans pour autant se laisser emporter par la sauvagerie qu’elle porte elle.

Démarche athée, pleinement et pleinement assumée. Il advient cependant en littérature qu’un livre, l’une des parts au moins, échappe à son auteur.

 

Bien qu’il ait rayé Jésus de son titre, Giono ne peut entièrement gommer les références bibliques qui nourrissent ici des passages entiers, au moins comme mythes.

 

Bobi survient et tout change, puis il disparaît et le roman s’achève sur ces mots « il reviendra, sur dit-elle, j’en suis sûre ». 4 Le Christ est-il vraiment absent ?

Il est même de   ces phrases qui pourraient être lues comme des paraphrases de la faute biblique : « Je crois que si nous savions vivre, nous ne serions pas malades. Avec l’habitude qu’on a prise, maintenant, toute notre vie c’est lutter, c’est nager, et se battre pour ne pas sombrer. Tout. (…) il faut que tu gendarmes tout. Ce que nous voulons, il semble que le monde entier ne le veut pas. 

Il semble qu’il le fait par force. Ça a dû nous donner un dégoût de tout… » 5

Le Printemps, conjugué à une crise sanitaire. Deux raisons au moins pour (re)lire ce roman majeur.

 

Pour Vence-Info-Mag

Yves Ughes.

 

1 Jean Giono, œuvres romanesques complètes, Bibliothèque de la Pléiade, tome 2. Gallimard 1972, Notice, page 1343.

2 Id. Ibid. page 415

3 Id. Ibid. page 489

4 Id. Ibid. Page 780

5 Id. Ibid. Page 455