LIVRE À MOIS

On l’aura compris, le principe de «  livre à mois  » est à la fois très personnel, et régulièrement rythmé. Il s’agit de tenir la cadence, très agréable au demeurant, d’un compte-rendu de lecture mensuel et totalement aléatoire. A chacun de prendre ou de laisser. 

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San-Antonio 

Après vous, s’il en reste, Monsieur le Président

Après un mois passé en compagnie de Jean Giono, il convient de changer d’air et de ton. Tel est le bonheur de la lecture. La découverte de Giono demande une forte concentration, les mots y sont pétris, mâchés, les phrases prennent le pas du laboureur. Après avoir été happé de la sorte, on aspire à une certaine détente.

Et San-Antonio arrive alors à point nommé. N’importe quel volume (il suffit, par exemple, de se laisser séduire par le délire des titres). J’ai choisi en l’occurrence le numéro 124 : Après vous, s’il en reste, Monsieur le Président, dédié à Antoine De Caunes, qui est digne de ses parents, avec tendresse. 

Un des éléments majeurs du charme de San-Antonio réside dans la totale gratuité de l’intrigue. Nul besoin ici de se demander si le « vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable ». Tu prends ou tu laisses. Si tu prends, tu sais que tout est faux, délirant, loufoque, grotesque. Mais tu prends parce que tu es absorbé par un réel plaisir de lecture. Et tu acceptes tout.

L’intrigue de ce roman tourne autour d’une héroïne hypnotiseuse fascinante, elle a « le feu occulte ». « Sana » est quant à lui mal en point, et il trouve son Mitterrand-Président au chevet de son lit... le chef de l’État est en péril, il a besoin d’un enquêteur de renom. Notre détective ne tarde pas à retrouver la santé et à découvrir les ravages opérés par la belle hindoue qui répond au doux nom d’Iria Jailaraipur. L’oralité a son importance.

 

Dès lors tout s’emballe : un embarquement, avec un Pinaud en pyjama, un détournement d’avion, que notre brave policier déjoue en mettant hors de nuire tous les terroristes. Une Lady Di qui devient, sous hypnose, erotowoman. Et c’est toujours une affaire de style, dans une réception huppée Mme Windsor se lance à l’assaut d’un militaire : Et puis il reste la bouche ouverte, l’amiral, au risque de couler par cette voie d’eau qui le laisse sans voix ! Mme Windsor jeune vient de lui empoigner le bec verseur. (…). Commako, en plein salon ! La main au décolleté de M. L’amiral. Le coup du saute-au-paf ! Je te tiens, tu me tiens par la barbichette (1). 

Mais tout s’arrangera au mieux, pour Lady Di comme pour notre Sphinx national. Miracle de la déraison faite écriture.

 

Une telle lecture n’est pourtant pas si gratuite qu’il y paraît. Et il nous faut considérer San-Antonio comme un vrai et grand auteur français.

 

En racontant des histoires, il sait absorber l’Histoire et le portrait qu’il trace en filigrane de François Mitterrand est loin d’être futile, pris qu’il est entre admiration et dérision. En cela il dit quelque chose de nous-mêmes, de nous tous.

 

Il est également un romancier qui joue avec les codes du roman et qui donc interroge le genre romanesque. Tout est gratuit dans un récit ; par de savantes ruptures l’auteur fait en sorte que nous prenions des distances avec l’action afin que nous soyons bien conscients que c’est la fiction qui domine, avec son cortège de délires : Allez immédiatement chercher misère Larry Golade, je vous prie ! 

Pour Vence-Info-Mag

Yves Ughes.

(1) San-Antonio, Après vous, s’il en reste, Monsieur le Président. Roman à injection. Fleuve Editions, Univers Poche. 1986. Page 124

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Entre les dieux Pan & Dionysos,

Que ma joie demeure

 

Le titre de ce célèbre roman de Jean Giono n’est pas codé : il fait ouvertement référence au premier verset d’un choral de Bach, dont les paroles sont de Salomon Franck

 

Jésus, que ma joie demeure, Consolation et vigueur de mon cœur. 

Mais, cela saute aux yeux, le titre de Giono fait disparaître le mot Jésus. Et cette disparition fait sens : l’auteur ne veut pas d’un Christ qui, selon lui, est renoncement.

 

Il explique pourquoi il a supprimé le premier mot (…). « C’est parce qu’il est un renoncement, il ne faut renoncer à rien. Il est facile d’acquérir une joie intérieure en se privant de son corps. Je crois plus honnête de rechercher une joie totale ». 1

Et voilà lancée la dynamique d’un roman majeur de Giono, l’une des œuvres marquantes du XXème siècle.

 

Il y a tout d’abord, en ouverture chorale, cette perturbante et bouleversante accroche des premières pages :

 

C’était une nuit extraordinaire. 

Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l’herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d’or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient les mottes luisantes de nuit. 

Jourdan ne pouvait pas dormir. Il tournait, il se retournait.  "Il fait un clair de toute beauté », se disait-il.

Il n’avait jamais vu ça.

Le ciel tremblait comme un ciel de métal. 2

 

Mû par une force inexplicable, Jourdan se lève et s’en va labourer, sans doute pour entrer en communion avec la terre. Surgit une présence inattendue, celle d’un dénommée Bobi, qui va bouleverser l’existence de ces fermes isolées, dont les habitants vont connaître des événements telluriques, les rapprochant, dans des élans de vie, dans des moments de mort.

 

On ne peut raconter un tel roman qui, au gré de ses quelque 360 pages (la véritable littérature est exigeante !) pourrait se définir comme un formidable « éloge de la lenteur ».

 

Certes l’action présente une avancée centrale mais, chemin faisant, on croise nombre d’êtres et d’animaux qui se font symboles, des paysages aussi qui deviennent des personnages à part entière.

 

Et le combat principal se situe entre les dieux Pan et Dionysos. Pour savoir ce que provoque Pan, il suffit de relire le très bref « prélude de Pan », tout pourrait se concentrer dans l’animal tutélaire qu’est le sanglier. Une force sauvage, qui se déchaîne et qui est en nous, prête à tout dévaster. Dionysos est représenté par le Cerf, animal essentiel dans l’ensemble du roman. Voici comment il prend forme dans de superbes pages :

 

- Qu’est-ce qu’il fait avec ses yeux ? dit Marthe. 

- Il regarde, dit Bobi. Et voyez, tous les deux, comme ce qui est pur et sauvage éclaire l’ombre. Voyez qu’il a les yeux de la même couleur que les bourgeons, et voyez comme notre regard à nous ne sert plus à rien quand nous sommes en pleine ombre mêlés aux choses sauvages, comme nous n’avons plus que des pierres mortes sous les paupières. 3

La lutte installe donc la dynamique du texte : rechercher une joie totale en vivant avec la nature comme on vit avec un frère, sans pour autant se laisser emporter par la sauvagerie qu’elle porte elle.

Démarche athée, pleinement et pleinement assumée. Il advient cependant en littérature qu’un livre, l’une des parts au moins, échappe à son auteur.

 

Bien qu’il ait rayé Jésus de son titre, Giono ne peut entièrement gommer les références bibliques qui nourrissent ici des passages entiers, au moins comme mythes.

 

Bobi survient et tout change, puis il disparaît et le roman s’achève sur ces mots « il reviendra, sur dit-elle, j’en suis sûre ». 4 Le Christ est-il vraiment absent ?

Il est même de   ces phrases qui pourraient être lues comme des paraphrases de la faute biblique : « Je crois que si nous savions vivre, nous ne serions pas malades. Avec l’habitude qu’on a prise, maintenant, toute notre vie c’est lutter, c’est nager, et se battre pour ne pas sombrer. Tout. (…) il faut que tu gendarmes tout. Ce que nous voulons, il semble que le monde entier ne le veut pas. 

Il semble qu’il le fait par force. Ça a dû nous donner un dégoût de tout… » 5

Le Printemps, conjugué à une crise sanitaire. Deux raisons au moins pour (re)lire ce roman majeur.

 

Pour Vence-Info-Mag

Yves Ughes.

 

1 Jean Giono, œuvres romanesques complètes, Bibliothèque de la Pléiade, tome 2. Gallimard 1972, Notice, page 1343.

2 Id. Ibid. page 415

3 Id. Ibid. page 489

4 Id. Ibid. Page 780

5 Id. Ibid. Page 455

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